Porté par la hausse du prix du gaz, le cours de l’électricité atteint des sommets. Une inflation subie de plein fouet par les entreprises, qui disposent tout de même de solutions pour atténuer son impact sur leurs dépenses.

Du simple au quintuple. Alors qu’il y a un an, début novembre 2020, le prix de marché spot de l’électricité tournait autour de 40 euros le MWh, il dépassait la semaine dernière les 200 euros. Du jamais vu ! « Les prix s’enflamment si fortement que certains fournisseurs d’électricité ont fermé à plusieurs reprises leur salle de marché, observe Laurent Hornez, manager de l’expertise Energie chez Ayming. Une offre valable théoriquement jusque 17 heures ne l’était plus à 13 heures tellement les prix avaient augmenté entre-temps. »

Une augmentation du budget électricité de 30 % à 40 %

Une hausse que les entreprises subissent de plein fouet, puisque 50 % du coût de leur électricité peuvent être liés à ce prix de marché, l’autre moitié correspondant à l’acheminement (25 %) et aux taxes (25 %) (voir encadré). D’après les spécialistes, les entreprises devraient en moyenne voir leurs dépenses d’électricité progresser de 30 à 40 % en 2022.

Certes, il y a un an, le prix de l’électricité entamait déjà sa course folle. Toutefois, à l’époque, cette hausse s’expliquait avant tout par l’augmentation du prix de la tonne de CO2 – les entreprises polluantes doivent acheter des quotas sur le marché européen si elles dépassent leur allocation initiale – qui est passé de 10 euros en 2018 à 40 euros en avril dernier. Cette année, l’explosion des prix observée depuis cet été est surtout liée à la hausse du prix du gaz – énergie utilisée pour produire l’électricité – qui a récemment atteint 60 euros par MWh, contre environ 15 euros en 2019. Plusieurs facteurs expliquent cette tendance. « Le gaz, sous sa forme liquéfiée (GNL), habituellement fourni à l’Europe, est en partie accaparé par l’Asie où la reprise est beaucoup plus forte qu’anticipé, remarque Patrice Berruet, associé chez Euklead. Par ailleurs, l’hiver dernier a été très froid et particulièrement long en Europe, ce qui a réduit nos réserves en gaz. Or le stock est long à reconstituer. Enfin, la construction du gazoduc Nord Stream 2, acheminant le gaz de la Russie vers l’Europe, a été retardée du fait des réticences de certains pays européens à accroître leur dépendance énergétique vis-à-vis de l’ex-URSS. Sa mise en service devrait intervenir fin 2021 ou début 2022. »

Le prix de marché de l’électricité détermine la moitié du tarif final pour les entreprises

Tarif électricité =

Fourniture (prix de marché et prix de l’Arenh) : 50 %/60 %

+ Acheminement, coûts de transports : 25 %

+ Taxes (TVA, TICFE, etc.) : 25 %

Une méthode au coût marginal critiquée

L’impact de la hausse du prix du gaz est d’autant plus important qu’en Europe, le prix de l’électricité est déterminé selon la méthode du « merit order ». « Il est fixé en fonction du coût marginal de production, c’est-à-dire du coût de la dernière unité produite, explique Laurent Hornez. Concrètement, les filières dont les coûts de production sont les moins importants, c’est-à-dire celles qui n’émettent pas ou émettent peu de CO2, à savoir les énergies renouvelables d’abord, puis le nucléaire, sont utilisées en priorité pour produire de l’électricité. Mais ces deux filières ne sont pas suffisantes pour garantir les besoins en des pays européens qui doivent faire appel à des centrales thermiques, qui fonctionnent au gaz et dont les coûts de production sont plus élevés. Ces centrales étant généralement les dernières appelées pour produire de l’électricité (pour assurer la sécurité du réseau en la produisant pendant les courtes périodes de pointe), ce sont leurs coûts de production qui déterminent le coût de l’électricité. » Une méthode qui, alors que les prix de l’électricité sont au plus haut et quelques mois avant la présidentielle, fait de nouveau réagir la sphère politique. « Ce mécanisme est parfois décrié car la production d’électricité par les centrales thermiques est marginale en France par rapport au nucléaire et aux énergies renouvelables, et ce sont pourtant ces premières qui déterminent les prix spot et à terme de l’électricité, déplore Laurent Hornez. Jusqu’à quel point est-il cohérent que les prix de l’électricité soient tirés par le prix du gaz ? »

Un écrêtement de l’Arenh

Toujours est-il que si une solution est trouvée au niveau européen pour réduire notre dépendance au prix du gaz, celle-ci ne sera déployée qu’à plus long terme. A court terme, les entreprises doivent donc trouver d’autres moyens pour limiter les effets de la hausse de l’électricité sur leurs contrats. « Les contrats d’électricité déterminent le prix au MWh payé par les entreprises – généralement un prix à terme – et une durée d’engagement – généralement entre un et trois ans –, précise Laurent Hornez. En revanche, ils ne comportent pas, pour la plupart, d’engagement de consommation ; mais cela pourrait changer à l’avenir. »

Certes, les sociétés qui avaient renégocié leur contrat sur plusieurs années lors du premier confinement en 2020 profitent toujours des prix bas et ne sont pas concernées, pour l’instant, par ces hausses. Cependant, celles qui se trouvent dans un tel cas de figure sont rares. Les groupes dont le contrat arrive à échéance sont ainsi contraints de le renégocier à des tarifs particulièrement élevés.

De même, la plupart des entreprises qui ont un contrat qui court encore sur 2022 sont également concernées par la hausse. « Pour la plupart des entreprises, entre 60 et 95 % du prix de la fourniture d’électricité est indexé sur le prix de cet Arenh, autrement dit d’électricité à bas tarif, explique Patrice Berruet. Le problème, c’est que les distributeurs alternatifs ont le droit chaque année de distribuer 100 TWh à ce prix, et pas plus ». Si la consommation annuelle des entreprises au tarif Arenh dépasse ce seuil, un mécanisme d’écrêtement est mis en place en fin d’année et les sociétés doivent payer le surplus au prix de marché. D’après les spécialistes, cette année, la consommation des entreprises devrait dépasser d’environ 35 à 40 % ce plafond. « Soit un impact d’environ 15 euros supplémentaires par MWh en 2022, estime Frédéric Jamet, directeur performance énergie et consommation chez Epsa. Pour des raisons de concurrence, toutes les entreprises, qu’elles aient un contrat chez EDF ou chez un fournisseur alternatif, sont concernées par cet écrêtement. Plus les sociétés sont fortement consommatrices d’électricité, plus leur part Arenh est élevée. »

« Souscrire un contrat au prix spot permettrait aux entreprises de faire des économies si le prix de l’électricité baisse l’an prochain. »

Laurent HornezManager de l’expertise Energie ,  Ayming 

Un lissage des prix

Pour limiter la hausse, les entreprises dont les contrats arrivent à échéance ou celles concernées par l’écrêtement Arenh doivent donc renégocier la partie de leur contrat liée au prix de marché. Pour ce faire, les entreprises peuvent payer leur MWh d’électricité au prix spot, c’est-à-dire à un tarif qui varie chaque jour ou chaque mois, selon les contrats. « Actuellement, les prix à terme qui déterminent le prix au MWh de l’électricité pour 2022 sont très élevés, souligne Laurent Hornez. Jusqu’à la fin du premier trimestre 2022, le prix spot de l’électricité devrait rester élevé et supérieur aux prix à terme actuels, mais on peut espérer qu’à partir du deuxième trimestre, il baisse et devienne inférieur aux prix à terme observés sur le marché en ce moment. Souscrire un contrat au prix spot permettrait ainsi aux entreprises de faire des économies si le prix de l’électricité baisse l’an prochain. Mais c’est un pari, et il est difficile de réaliser des prévisions budgétaires avec cette méthode. »

Afin d’avoir plus de visibilité sur ses dépenses, les entreprises peuvent également lisser leurs prix en s’engageant sur plusieurs années. « Les entreprises peuvent souscrire un contrat sur plusieurs années (quatre ans maximum) avec un prix à terme du MWh, explique Yann Dolbeau, directeur général d’Enoptea. Les prix à terme 2023, 2024 et 2025 étant inférieurs au prix à terme 2022, dès l’an prochain, le prix de l’électricité payé par l’entreprise sera inférieur aux tarifs qu’elle peut trouver sur le marché actuellement, puisqu’elle paiera un prix moyen. » Si en faisant ce choix, les sociétés se privent aussi d’une baisse potentielle des prix de marché après 2022, ces dernières semblent avoir été nombreuses à avoir adopté cette stratégie ces dernières semaines. « Avec une consommation annuelle supérieure à 12 millions d’euros, le poste énergie a inévitablement un impact sur notre Ebitda, indique Loïc Valais, responsable maintenance groupe de DomusVi, qui compte 240 maisons de retraite dont 20 % n’utilisent que l’énergie électrique et 80 % un mix électricité et gaz. Jusqu’à présent, nous avions notamment fonctionné par “formule à clic”. Cependant, ce mécanisme n’est plus adapté à la période actuelle. Face à la hausse des prix, nous avons besoin d’un tarif régulier afin de simplifier nos prévisions budgétaires. Nous avons donc choisi de nous réengager jusqu’en 2024 avec notre fournisseur actuel, ce qui nous a ainsi permis de lisser la hausse de notre tarif d’électricité à un peu moins de 50 % sur les trois prochaines années. »

Un choix partagé par le constructeur de maisons individuelles Goexia. « La hausse des prix de l’électricité n’affecte pas particulièrement notre activité de construction et de rénovation, mais elle a un fort impact sur nos usines de production de charpentes métalliques, explique Julien Nowaczyk, directeur achats du groupe. Notre contrat avec notre fournisseur d’électricité Proxelia expirant au 31 décembre, nous l’avons renégocié jusqu’en 2024 afin de lisser notre tarif d’électricité et de le sécuriser sur plusieurs années. Nous avons ainsi prévu une hausse de 8 à 12 % de nos dépenses d’électricité dans notre budget pour 2022. Pour, l’instant nous n’avons pas prévu de répercuter cette hausse sur nos prix de vente, mais cela n’est pas non plus exclu. »

«Les panneaux photovoltaïques permettent de produire une partie de l’électricité consommée et de fixer son prix sur la durée de vie des panneaux, soit 30 ans environ. »

Patrice BerruetAssocié ,  Euklead

Des prix durablement plus élevés

Ces solutions ne sont néanmoins que des outils « de secours » face à la forte progression des prix. Pour garder des tarifs stables et raisonnables à plus long terme, depuis plusieurs années, des spécialistes recommandent d’installer des panneaux photovoltaïques. « Cela permet de produire une partie de l’électricité consommée et de fixer une partie de son prix de l’électricité sur la durée de vie des panneaux, soit 30 ans environ, conseille Patrice Berruet. Le coût de l’électricité pour l’entreprise correspond aux coûts d’installation et de maintenance, qui suivent d’ailleurs une tendance à la baisse. »

Un type de dispositif qui pourrait devenir de plus en plus intéressant. Et pour cause : les spécialistes estiment que les prix actuels sont anormalement élevés et pensent – sans en être certains – qu’ils devraient retrouver des niveaux plus raisonnables après l’hiver ; mais plusieurs d’entre eux pensent que l’électricité pourrait durablement rester à un plateau élevé du fait de la politique de transition écologique initiée par l’Europe.

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